Dernière mise à jour le 12/12/2018
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RDC : des jeunes du parti au pouvoir témoignent avoir été formés pour perturber les manifestations

Publié le : 4 July, 2018 à 15 h 40 min


Kinshasa, le 3 juillet 2018 – Pendant la période qui a précédé les manifestations du 25 février, des responsables du parti au pouvoir, le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD), ont recruté des centaines de jeunes issus du parti et d’ailleurs, pour s’en prendre aux manifestants pacifiques à Kinshasa. Human Rights Watch a interviewé cinq personnes actuellement membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, ainsi qu’un ancien dirigeant.

Parmi ces recrues figuraient des membres du groupe des Jeunes Leaders du PPRD, créé et encouragé par Henri Mova Sakanyi, ancien secrétaire général de ce parti et actuellement vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur. Les jeunes du PPRD ont été rejoints le 25 février par d’autres jeunes liés au Vita club – l’un des principaux clubs de football de Kinshasa, dont le président est le Général Gabriel Amisi, commandant de la première zone de défense de l’armée congolaise, basée à Kinshasa. Il est accusé depuis longtemps d’être impliqué dans de graves abus.

Le 24 février, vers 15h00, plus de 100 jeunes sont arrivés à bord de bus publics Transco appartenant au gouvernement à la cathédrale Notre Dame, principale paroisse de Kinshasa où le Cardinal Laurent Monsengwo, archevêque de la ville et critique affiché du gouvernement, célèbre les messes. Portant des bérets rouges – marque de fabrique de l’organisation des Jeunes Leaders – ils ont occupé l’enceinte de la cathédrale, sous la houlette du président de ce même groupe, Papy Pungu Lwamba, qui a déclaré aux médias qu’ils étaient venus « prendre possession » de la cathédrale pour « défendre la patrie », et qu’ils avaient l’intention d’y passer la nuit. Les prêtres ont annulé la messe du soir en raison de ces perturbations.

Le même jour, une vidéo a commencé à circuler, montrant le coordinateur national des Jeunes Leaders Popol Badjegate en train de donner ses instructions à des recrues en lingala, la principale langue parlée à Kinshasa. Il leur ordonnait d’arriver dans les églises à 5h du matin, et d’arrêter tout prêtre qui tenterait de lancer une marche après l’office.

« Nous vous disons cela aujourd’hui parce que vous êtes les soldats politiques du Raïs [Kabila] », affirmait-il. « Vous avez reçu trois ans d’entraînement. Ce dimanche, nous irons au combat. Notre objectif est de protéger la patrie. » Human Rights Watch a parlé à deux membres des Jeunes Leaders présents lors de cette réunion, qui ont confirmé que la vidéo était authentique.

Tôt le lendemain, les jeunes se sont déployés dans des paroisses de tout Kinshasa. « Alors que la marche allait démarrer, on nous a dit d’arrêter les prêtres et de les amener la police », a raconté un membre des Jeunes Leaders à Human Rights Watch. « S’ils résistaient, nous avions l’autorisation de les frapper. »

Beaucoup de prêtres ont annulé les manifestations programmées quand ils ont vu des jeunes portant des bérets rouges – dont certains qui se proclamaient les « soldats de Kabila » – dans et autour de leurs églises, avant et pendant les offices dominicaux. D’autres ont décidé de se contenter d’une petite procession dans l’enceinte de la paroisse. Des prêtres ont raconté à Human Rights Watch avoir eu peur que les manifestations prennent un tour violent.

« Nous avons été alertés par le service du protocole de l’église et par d’autres fidèles, selon lesquels des personnes infiltrées étaient venues assister à la messe avec des armes blanches, et des agents du renseignement étaient déployés tout autour de la paroisse », a raconté l’un de ces prêtres. « Nous avons alors décidé d’annuler la marche et de faire plutôt une procession dans l’enceinte de l’église. »

Papy Pungu Lwamba a de fait été récompensé pour ses actes. Le 20 avril, il a été nommé président de la ligue de jeunesse du PPRD. Auparavant l’un des vice-présidents de cette dernière, il remplaçait ainsi l’ancien président Patrick Nkanga, qui avait publiquement pris ses distances par rapport au déploiement des Jeunes Leaders les 24 et 25 février.

Les Jeunes Leaders ont déclaré avoir participé à des sessions d’entrainement depuis 2016, et que les individus suivant menaient la formation et étaient impliqués dans la mobilisation et le recrutement : Henry Mova Sakanyi, Papy Pungu Lwamba, Popol Badjegate, le vice-président des Jeunes Leaders Yannick Tshisola, un haut responsable du PPRD, Claude Mashala, et Zoé Kabila, frère du président et député du PPRD au parlement.

Pendant ces sessions, selon des membres de la ligue des jeunes, on enseignait aux jeunes l’idéologie du PPRD ainsi que des techniques pour infiltrer et recueillir des renseignements sur les organisations d’opposition et pro-démocratie, pour provoquer des violences pendant les manifestations, neutraliser les leaders de l’opposition, et évacuer rapidement les cadavres des personnes tuées par les forces de sécurité pendant les manifestations.

Deux personnes actuellement membres des Jeunes Leaders ont dit à Human Rights Watch que Zoé Kabila était présent lors d’une réunion de mobilisation et de formation à laquelle ils avaient assisté dans les jours qui précédaient la manifestation du 25 février, et qu’il avait délivré un « discours de motivation » aux jeunes recrues.

Au cours de l’année et demi qui vient de s’écouler, les Jeunes Leaders ont organisé des « séjours d’échange » avec les Imbonerakure, les membres de la ligue de jeunesse du parti au pouvoir au Burundi voisin, connus pour commettre des meurtres brutaux, des viols, des actes de torture et des passages à tabac. En avril 2017, un groupe d’Imbonerakure est venu en visite à Kinshasa et a rencontré des membres de la ligue de jeunesse du PPRD.

En août 2017, un groupe de membres de la ligue de jeunesse du PPRD, parmi lesquels des Jeunes Leaders, s’est rendu à Bujumbura, la capitale du Burundi, pour une réunion avec des membres des Imbonerakure. Beaucoup d’observateurs ont alors craint que ces échanges ne conduisent la ligue de jeunesse du PPRD à se mettre à utiliser les mêmes tactiques abusives que les Imbonerakure.

Des membres des Jeunes Leaders ont dit à Human Rights Watch que leur formation s’était poursuivi depuis le 25 février 2018, et qu’ils attendaient des instructions pour les prochaines manifestations. Pendant une réunion à Kinshasa le 21 avril, le secrétaire permanent du PPRD Ramazani Shadari a déclaré aux nouvelles recrues du PPRD, selon des images vidéo vérifiées par Human Rights Watch : « S’ils vous insultent, alors vous devez répliquer par une insulte. »

Human Rights Watch a rassemblé des informations indiquant que des représentants du parti au pouvoir et des agents des forces de sécurité ont déjà recruté des membres de la ligue de jeunes pour perturber des manifestations et provoquer des violences lors de protestations antérieures, notamment en septembre 2015, septembre 2016 et décembre 2016.

Extrait de l’article tiré sur le blog de Human Rights Watch